banner-ombre-top
banner-ombre-left
Champ labouré puis roulé avant semailles, au coucher de soleil de décembre (Saint-Pryvé-Saint-Mesmin, Loiret, 2005). © BRGM - Jean François Sureau

Science en direct : rencontre "Les technosols : comment fabriquer de nouveaux sols"

14.11.2017

Dans le cadre de la 26ème édition de la Fête de la Science, le BRGM participait à Science en direct, un grand week-end festif et pédagogique organisé par l'Esprit Sorcier en partenariat avec 16 grands organismes de recherche français. Scène "Rencontre" Les technosols : comment fabriquer de nouveaux sols avec Philippe Bataillard (BRGM) (Paris, 8 octobre 2017).

Dans le cadre de la 26ème édition de la Fête de la Science, le BRGM participait à Science en direct, un grand week-end festif et pédagogique organisé par l'Esprit Sorcier en partenariat avec 16 grands organismes de recherche français. Scène "Rencontre" Les technosols : comment fabriquer de nouveaux sols avec Philippe Bataillard (BRGM) (Paris, 8 octobre 2017).

Transcription de la vidéo

Bienvenue pour cette rencontre en direct de la Cité des sciences et de l'industrie. Je voulais vous dire, puisqu'on va parler des sols, une petite information importante. Savez-vous que pour créer 5 cm de sol fertile, il faut environ 500 ans à la nature. C'est une étude très sérieuse qui a été faite par des scientifiques. Malheureusement, il nous faut beaucoup moins de temps pour détruire, dégrader ces sols, en raison de l'érosion, de la surexploitation des sols et de l'urbanisation. Mais la bonne nouvelle, c'est qu'aujourd'hui, des scientifiques travaillent pour créer des nouveaux sols. Ce que l'on appelle des technosols, des sols complètement artificiels à partir de déchets recyclés. On est en même temps dans l'économie circulaire. Pour parler des technosols, j'ai le plaisir d'accueillir Philippe Bataillard.

Bonjour.

Vous êtes géochimiste au BRGM. Le BRGM, c'est le Bureau de Recherches Géologiques et Minières. Alors, d'abord une première chose. Ces fameux technosols dont on va parler. Le but, c'est pas de les utiliser dans les campagnes, mais en ville.

Tout à fait. Notre objectif, c'est de préserver les sols des campagnes en construisant les sols de la ville.

D'accord. Donc, c'est par exemple pour végétaliser les villes.

Exactement. On intervient dès lors que le sol a tellement été dégradé que la végétalisation va pas pouvoir se réinstaller sans un petit coup de pouce. Notamment, si on veut réinstaller de la végétalisation sur une friche, une friche industrielle par exemple, on peut imaginer apporter du nouveau sol, construire un sol pour qu'il devienne fertile immédiatement.

Je suppose que la demande est de plus en plus importante parce que la tendance actuelle est à végétaliser, créer des parcs, planter des arbres, aménager.

Oui. Ça va dépendre un petit peu du territoire, certaines villes ont plus de pression que d'autres. Mais des grandes métropoles comme Paris, Lyon, s'intéressent de plus en plus à cette filière.

On va voir comment vous les faites parce que c'est original. On va prendre les matériaux un par un. Donc vous faites ça avec des matériaux qui viennent de la ville.

Oui.

Lesquels ? On va commencer par la matière inerte.

La matière inerte, minérale... Ce qu'on souhaite, c'est que les matériaux ne voyagent pas. Dès qu'un matériau est dans un camion, ça crée des nuisances et ça consomme de l'essence.

Et ça fait du CO2.

Tout à fait. Donc, notre objectif, c'est d'utiliser un maximum de matériaux qui vont venir de la ville, notamment de la déconstruction des bâtiments. Quand on détruit un bâtiment, on est amené à concasser les anciens murs, les anciennes briques. On crée des fines, très intéressantes pour faire cette matière inerte minérale qu'on va mettre dans le sol.

Concrètement, on casse un bâtiment en béton ou en briques, et on va récupérer ça ?

Oui. Avant, on a enlevé tout ce qui était indésirable. On peut parler de l'amiante. Donc là, on a désamianté les bâtiments. On va enlever le bois, le verre, le plâtre, et il va rester de la matière minérale, du béton, des briques... Une fois concassés...

Réduits en poudre ?

Oui. Il y aura plusieurs fractions. Les fractions grossières sont déjà réutilisées en géotechnique, par exemple pour faire de la voirie. Mais il y a toujours, quand on casse des matériaux comme ça, la fabrication de poudre. Pour le moment, on n'a malheureusement pas d'emploi spécifique à lui donner parce qu'elle a très peu de qualités géotechniques.

C'est quoi, des qualités géotechniques ?

De la portance.

D'accord.

Les matériaux grossiers ont plus de portance. On peut rouler dessus une fois étalés. Les matériaux fins, on a du mal à les tasser.

Alors, on en a un échantillon là. Vous avez la main dessus, ne tournez pas trop le pot pour la caméra. Ça, c'est de la poudre de quoi ?

C'est du bâtiment déconstruit, broyé, et on a récupéré les fines. Pour nous, fines, c'est juste une taille de grain. Ça, on l'a tamisé à 4 mm.

C'est du résultat de béton ?

Essentiellement béton et brique. C'est ce qui lui donne sa couleur un peu saumon. C'est de la brique rouge.

On continue notre cuisine. Là, on a quelque chose d'étonnant. Ne soyez pas surpris. On le voit peut-être à la caméra. Ça s'appelle de la voirie. Voirie, ça veut dire quoi ?

C'est un matériau... qu'on a obtenu après avoir nettoyé la voirie. Les rues.

C'est les poussières des rues ?

C'est ça.

C'est sale, non ?

C'est un a priori. Effectivement, il y avait des bouteilles en plastique, des canettes de Coca, des mégots... Ça, c'est très facile à enlever. Il suffit de le tamiser, le cribler, et il va rester ce matériau très fin. Et quand on l'analyse, il est plutôt propre. Je dis « plutôt » car ça reste un matériau de la ville.

Alors, ça vient des camions, par exemple, qui balayent les rues. On ramasse toutes les poussières et les saletés, et après on trie ?

C'est ça. On trouve là-dedans des particules amenées par le vent, des argiles, des poussières de bâtiments, un peu de matière organique, par exemple des feuilles mortes, et puis, malheureusement, un peu de nos pneus de voitures qui s'érodent. Donc, on a un matériau qui est à l'image de la ville. Il est marqué par les contaminants de la ville dans des proportions acceptables pour le milieu urbain.

On vous fait confiance. Un jour peut-être, on se servira de ces technosols pour nos potagers en ville. Vous garantissez que c'est dépollué ?

Le jour où on arrivera à faire ceci, on garantira que c'est absolument sans danger.

Alors, pour le moment, on a une première matière totalement inerte, impossible de faire pousser des végétaux dessus. Évidemment, à cela il faut rajouter le vivant.

Exactement.

Vous l'avez devant vous.

On a parlé de cette matière minérale. Un sol, c'est de la matière minérale, organique, mais pas que ça. Il va falloir que ce minéral et cet organique s'agrègent, qu'il y ait une association très fine entre le minéral et l'organique. On y reviendra. Là, l'idée, c'est de trouver des matériaux qui vont avoir une composition chimique du sol. Notamment, il faut amener de la matière organique. Ces matériaux de voirie sont intéressants car ils sont très organiques. Ils s'avèrent en plus très fertiles, ils ont du phosphore. Fertile veut dire : avec des nutriments qui permettent aux plantes de se développer.

D'accord.

Vous pouvez rajouter aussi du compost.

Des déchets verts, broyés ?

Des déchets verts broyés ou compostés...

De la boue d'usine ?

Oui. On n'exclut pas d'autres sources de matériaux organiques. On a des collègues qui ont beaucoup d'expérience, notamment à l'université de Lorraine. Ils ont montré que de la boue issue de la papeterie, donc ce qui nous reste quand on a recyclé du papier... Il y a toujours une fraction de cette boue constituée de fibres végétales trop fines pour faire du papier ou du carton.

Autrefois, il y avait de l'encre.

Oui.

Cette encre était marquée par des contaminants, notamment des métaux lourds. On a la chance maintenant d'avoir des baisses de ces contaminants, voire quasiment plus. On a des encres à l'eau, des encres sans contaminants. Donc, ces fines sont très intéressantes parce que c'est organique, et en général, on leur a ajouté un autre composé, du calcaire. Il va également être très utile pour le sol.

Donc, vous fabriquez des sols sur mesure. On va pas faire toute la recette, c'est un peu compliqué, mais là, on a les principaux ingrédients. Alors maintenant, ce sol peut être fertile rapidement.

Tout à fait.

Ça veut dire quoi ?

Dès qu'on a mélangé les matériaux entre eux, on peut les installer sur le site qu'on veut revégétaliser, et on peut y planter des végétaux qui vont pousser de manière tout à fait correcte.

Aussi bien que les sols fertiles naturels ?

Oui, aussi bien.

Aussi bien !? Je suppose qu'il faut choisir les espèces en fonction des sols. Vous faites des préparations différentes.

Tout à fait. On peut même faire des sols « à façon ». Par exemple, un aménageur va nous demander un sol acide, parce qu'il a envie de mettre des végétaux qui aiment les sols acides. On trouvera des matériaux qui auront ces propriétés-là. On peut faire un sol très organique, car certaines plantes ont besoin de beaucoup d'humus. On peut faire un sol pauvre pour les végétaux, mais qui sera drainant pour l'eau. On réussit à faire des sols un peu « à façon ». Je dis « un peu » car on est contraint par les matériaux produits sur la ville.

Vous êtes des scientifiques, vous travaillez toujours à la pointe. On est dans l'économie circulaire, le recyclage des déchets.

Ça correspond à une demande des villes ? Je crois que certaines villes ne veulent plus importer de terres venant de la campagne.

Tout à fait. Effectivement, on peut citer le grand Lyon...

Lyon a décidé de ne plus faire venir de terre de la campagne.

Effectivement. On sait pas qui a été le premier. Maintenant qu'ils savent qu'on peut fabriquer des terres végétales, ils souhaitent investir sur ce procédé pour qu'ils puissent préserver les sols alentour. Je sais pas si on l'a dit, les terres végétales qu'on consomme pour le milieu urbain viennent du décapage des sols agricoles autour des villes.

D'accord.

Les villes grandissent, on est en train d'urbaniser, probablement trop.

On perd l'équivalent d'un département tous les 10 ans.

C'est ça. L'idée, c'est de trouver une alternative, car tant qu'on aura besoin de terre végétale et qu'on aura cette ressource, pourquoi faire autrement ? Mais comme on veut lutter contre cette artificialisation, en proposant des terres végétales construites, on donne un nouvel argument pour dire : « pas besoin d'urbaniser ».

Est-ce qu'on peut imaginer que nous, demain, on habite en ville, on a un bout de terrain pas très fertile, on pourra utiliser ces technosols ?

C'est pas exclu. Pour l'instant, on en est à la démonstration. Les sites qui sont disponibles sont plutôt des sites avec un passé industriel un peu marqué. On est quand même dans un système un peu marqué par l'anthropisation. Le jour où on voudra faire des cultures vivrières sur ces sols, il faudra des sols exempts de tout indésirable, mais c'est tout à fait possible.

Pour le moment, ce sont des recherches, parce que vous êtes le BRGM, vous êtes dans le public, et il vous faut des partenaires pour développer ça.

Oui, tout à fait. Ce qui est formidable avec le sol... C'est difficile à définir, on a tous notre définition. Un géotechnicien, ce qui l'intéresse, c'est la surface. Est-ce qu'il va pouvoir mettre un bâtiment dessus ? Pour un agronome, c'est la capacité d'une plante à pousser dessus. L'archéologue, lui, ce qu'il veut, c'est une archive. On parle plus de fonction du sol que de l'objet lui-même. Quand on construit un sol, on touche à tous ces domaines. Ce que je vous explique ici, c'est vraiment un projet partenarial. Typiquement, le projet SITERRE, un des projets qui m'a permis de faire ceci, c'est 10 partenaires. Avec des agronomes, des professionnels du BTP... Je ne peux pas les citer tous.

OK. Merci beaucoup, Philippe Bataillard, bravo pour vos recherches. C'est donc le BRGM qui travaille sur ces technosols.

BRGM - 3 avenue Claude-Guillemin - BP 36009 45060 Orléans Cedex 2 - France Tél. : +33 (0)2 38 64 34 34