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L'inselberg de la Trinité en Guyane française. Le piton de roche granitique a résisté à l’altération et émerge en relief sur la pénéplaine forestière (Guyane Française, 2011). © BRGM - Paul Lecomte

Science en direct : rencontre "Le patrimoine géologique de la Guyane"

27.10.2016

Dans le cadre de la 25ème édition de la Fête de la Science, le BRGM participait à Science en direct, un grand week-end festif et pédagogique organisé par l'Esprit Sorcier en partenariat avec 15 grands organismes de recherche français. Rencontre "Le patrimoine géologique de la Guyane" avec Laurent Bailly et Geoffrey Aertgeerts (BRGM) (Paris, 9 octobre 2016).

Rencontre "Le patrimoine géologique de la Guyane" avec Laurent Bailly et Geoffrey Aertgeerts (BRGM), dans le cadre de l'événement Science en direct à la Cité des sciences et de l'industrie (Paris, 9 octobre 2016).

Transcription de la vidéo

- Le BRGM, qui est avec nous actuellement, je rappelle que c'est le Bureau de Recherches Géologiques et Minières. Et nous sommes avec Laurent Bailly. Vous êtes ingénieur géologue. Bravo ! Et Geoffrey Aertgeerts. Vous êtes aussi géologue. Il y en a un qui travaille plus en France, le 1er, l'autre qui a la chance d'être très souvent sur le terrain en Guyane. On va aborder 2 sujets, parce que le BRGM fait un boulot incroyable. Le 1er sujet, on va parler de l'or, des orpailleurs, parce qu'il faut savoir, quand même, que la France produit de l'or. Officiellement, chaque année, il y a environ 2 ou 3 tonnes d'or qui sont produites en France, en Guyane. La réalité, c'est qu'il y a plutôt 8 à 10 tonnes qui sont produites. Donc, il y a 6 tonnes, 6-8 tonnes qui disparaissent dans la nature, comme ça, bizarrement. Le problème est très simple. La Guyane est un territoire avec une énorme forêt entourée de 2 fleuves : l'Oyapock, qui donne sur le Brésil, et le Maroni, qui donne du côté du Suriname. L'or, évidemment, comme de tous temps, ça a attiré beaucoup de personnes, des orpailleurs, venant de partout. Les pauvres viennent chercher la richesse, mais c'est pas eux qui vont s'enrichir le plus. Beaucoup de Brésiliens viennent faire des exploitations illégales et repartent au Brésil avec l'or français. Ça pose un véritable problème. Le BRGM essaye d'intervenir. Les autorités françaises aussi, mais c'est pas simple. Pour contrôler ces frontières, vous allez imaginer sur des centaines de kilomètres de fleuve, on peut passer n'importe où. Donc, le BRGM intervient pour ça. C'est une partie de votre travail, Laurent Bailly, là-bas. Donc, on produit de l'or en Guyane. Prenez un micro.

- Oui, effectivement. Une trentaine d'exploitations officielles en Guyane produisent de l'or. Principalement de l'or qu'on dit alluvionnaire, c'est-à-dire ce que vous voyez à la télé. Vous prenez une batée dans les ruisseaux et vous sortez des pépites d'or.

- C'est une façon. C'est dans les rivières, mais il y a aussi des mines.

- C'est dans les rivières. C'est de l'or qui est déjà sorti de son gisement initial. Dans son gisement initial, ça va être sous forme de remplissage de veines, donc des fractures dans la croûte. des fluides qui circulent et déposent des minéraux, dont l'or. Là, c'est beaucoup plus difficile de sortir l'or. Il va falloir de l'explosif, exploser toute cette roche, la broyer finement pour sortir ce qu'on recherche. En l'occurrence, c'est l'or. Ça pourrait être du cuivre, du fer, plein d'autres métaux.

- D'accord. On a posé le problème. On sait que de l'or sort illégalement. Une fois que cet or a passé l'Oyapock et qu'il se retrouve au Brésil, il se retrouve dans des établissements où il suffit de dire : "J'ai pris ça au Brésil." C'est signé comme ça. Et l'or devient brésilien. Vous travaillez pour mettre en place des méthodes scientifiques pour faire une sorte de traçabilité de l'or.

- C'est un projet qui a été initié par le WWF, les petits pandas. Le problème, c'est qu'à côté de l'exploitation légale de l'or, qui est très contrôlée, on a tout le problème de l'exploitation illégale avec, en particulier, l'utilisation du mercure.

- C'est extrêmement polluant.

- Effectivement, il pollue tous les cours d'eau, qui se retrouve dans les poissons et toute la chaîne alimentaire et le particulier qui consomme ces poissons.

- On sait que ça touche en particulier les Amérindiens qui vivent là-bas, des ressources naturelles qu'ils ont sous la main. Beaucoup de poissons. Ça a des conséquences graves sur la santé des enfants.

- Effectivement. L'utilisation de l'or est interdite... L'utilisation du mercure, pardon, est interdite en Guyane depuis 2006. Donc, d'autres techniques sont mises en place pour récupérer l'or avec des techniques pas polluantes. C'est les chantiers officiels. Les chantiers illégaux, le plus facile, c'est d'utiliser le mercure. Les propriétés du mercure, c'est de réussir à rassembler les particules d'or dispersées. Quand vous avez votre batée, vous rajoutez un peu de mercure et ça collecte toutes les particules d'or. Comme c'est lourd, ça reste au fond. Vous enlevez ce qui reste dessus. Ensuite, vous vaporisez le mercure. Vous chauffez à 60 degrés. Là aussi, autre source de pollution pour ceux qui font cette activité. Ils vont respirer les vapeurs de mercure, très toxiques. Vous récupérez l'or ainsi. Cet or-là est illégal, effectivement.

- C'est de l'or illégal. Il y a un double problème avec l'or. Le problème économique, on l'a vu, de sortir du territoire français. L'autre problème, c'est que ces exploitations illégales ne se gênent pas pour utiliser du mercure. Comment faites-vous pour tracer l'or ?

- Ce qu'on a essayé de faire, c'est une étude qui a commencé en 2013. On a étudié une dizaine de gisements avec des produits qui nous ont été envoyés des différentes mines. On a essayé de voir si, avec les techniques d'analyse utilisées dans le domaine des sciences de la Terre, de la géologie, de voir si on trouvait une signature propre à chaque gisement. La 1re chose que l'on a faite, c'est d'observer les particules pour savoir si ça provenait d'un gisement primaire, d'un cours d'eau, donc sous forme de pépites. Le grain a été transporté, il est relativement gros. Il y a des problèmes de différenciation chimique. L'argent, présent dans les particules d'or, va s'échapper. On arrive à retrouver, effectivement, déjà sa provenance, savoir si c'est un gisement primaire, un gisement dit secondaire. Donc que le grain a été transporté. Après, on essaye d'aller plus loin, puisque ça ne suffit pas. Il faut qu'on essaye de voir si on a une signature propre à chaque gisement.

- Comment on fait ?

- On s'est intéressés à différentes techniques. Tout d'abord, des techniques de microscopie optique. Les particules d'or englobent également d'autres minéraux. Ça peut être des tellures, différents minéraux piégés dans les grains d'or. C'est fonction du gisement dont ils proviennent. On sait qu'en fonction des gisements, les particules, les métaux ou les minéraux piégés dans l'or étaient différents. Ensuite, on s'est intéressés à la signature propre de l'or. Un grain d'or, une pépite, c'est majoritairement de l'or, à 90-95 %. Le reste, majoritairement, c'est de l'argent. Mais, à côté de ces éléments dits majeurs, qui constituent l'essentiel de notre grain, on a tout un cortège d'autres éléments chimiques qui sont également présents. Donc, avec des techniques d'analyse très ponctuelles, on arrive à trouver quels sont ces métaux associés. Vous avez classiquement du tellure. Vous pouvez avoir du bismuth. Vous pouvez avoir du fer, différents éléments. Et en comparant ce contenu en éléments chimiques des grains d'or, on arrive à faire correspondre une signature et un gisement.

- Et voir si le gisement est légal ou illégal, en l'occurrence.

- Ça suppose quand même d'avoir une grosse quantité d'informations, au moins d'avoir la signature de tous les gisements légaux. Et en analysant les grains d'or apportés au comptoir avant d'être fondus, de pouvoir dire : "Ça provient pas d'un gisement légal."

- Mais vu la forêt amazonienne et où se situent les gisements, vous en avez pour quelques années, voire quelques décennies à travailler.

- Il y a à peu près une trentaine d'exploitations. Ça veut dire que ça correspond à quand même pas mal d'analyses pour avoir cette base de données de référence.

- Il y a quand même quelque chose qui pose problème. On le sait tous, l'or, c'est génial, parce qu'il suffit de le fondre pour ne plus savoir d'où il vient.

- Effectivement, on a étudié non seulement les grains d'or dans les rivières, mais on a aussi étudié ce qu'on appelle les dorés. Vous fondez ces ensembles de particules d'or, et ces petits lingots sont commercialisés. On s'est aperçus qu'en étudiant la signature de ces dorés, on retrouvait pas la même signature que dans le gisement.

- Problème.

- Malgré tout, chaque doré a une composition particulière.

- Ça veut dire qu'il n'est pas parfaitement pur.

- Un doré n'est jamais pur. L'affinage vient après, au niveau de la joaillerie, où il est purifié.

- On peut préciser une chose. Là-bas, pour sortir l'or, bien souvent, les clandestins qui font ça le fondent déjà sur place dans la forêt.

- Oui, sur place.

- Il est pas totalement purifié.

- Il est loin d'être pur. On retrouve la signature des centres de fusion. Donc, une des solutions pour aller plus loin, on pourrait imaginer, au niveau de la fonte, d'ajouter des éléments chimiques qui soient des marqueurs de chaque site légal de production, qui permettraient de le distinguer des sites illégaux, où on n'aurait pas cette signature... qui a été définie, choisie au départ.

- C'est le boulot fabuleux des scientifiques du BRGM sur place. Ensuite, c'est aux autorités de faire le travail.

- Effectivement. Après ces 1ers tests très encourageants, il va falloir voir avec les autorités sur place si on peut mettre en place quelque chose de plus conséquent, à l'échelle de tous les gisements, pour utiliser cette traçabilité, retrouver la signature des gisements d'or, et pouvoir l'appliquer aux problèmes de transfert illégal au niveau des douanes, entre autres.

- Les enjeux sont importants, car on produit officiellement 2 à 3 tonnes d'or par an, alors qu'en réalité, il y 8 à 10 tonnes d'or

- on sait pas, car c'est clandestin

- qui quittent la Guyane pour aller plutôt vers le Brésil que vers le Suriname.

- Oui, surtout le Brésil, car c'est là qu'il y a un savoir-faire pour l'exploitation de ce genre de gisements. Il y en a beaucoup au Brésil.

- On aime nos amis brésiliens, mais s'ils pouvaient éviter de piquer l'or français, ça serait quand même un petit peu plus cool. On rappelle quand même que le sort de ces clandestins n'est pas enviable. Ils s'enrichissent pas. On les rencontre dans la forêt. Ils se cachent. Souvent, ils sont exploités pour faire ça. Ce sont des personnes qui finissent dans la misère. On les exploite aussi pour servir des intérêts à la frontière du Brésil. Merci pour ces explications sur cette partie de l'or. Il y a un autre projet qui est en train de se développer, Geoffrey, dont vous vous occupez sur le terrain, qui s'appelle Geosol. C'est un peu différent. C'est refaire un travail de cartographie de la Guyane. Ça avait pas été fait depuis un moment. C'est pour mieux servir la population guyanaise.

- Exactement. C'est un projet... Ce qu'il faut savoir en Guyane, c'est qu'on a une démographie et une croissance démographique à 2 chiffres avec des villes à l'ouest de la Guyane le long d'un fleuve qu'on appelle le Maroni, des villes qui vont passer... Une 1re ville, Saint-Laurent-du-Maroni, qui a une population qui dépasse déjà celle de Cayenne, qui est la plus grande ville de Guyane. Il y a une 2de ville, qui s'appelle Maripasoula, qui se situe dans les terres, qui a une population d'à peu près 10 000 habitants et qui, d'ici 20 ans, passera 30 000 habitants. Vous voyez, on a une démographie...

- Elle est énorme.

- Oui, et l'un des problèmes de la Guyane, c'est qu'il y a très peu de voies de circulation. et notamment très peu de routes. Et les routes sont concentrées sur le littoral. Et cette commune de Maripasoula on y accède soit par avion, c'est de tout petits avions, soit par le fleuve, et ça vous demande 3 à 4 jours de navigation sur le fleuve. On a un problème d'approvisionnement en matières premières de ces communes, mais ce ne sont pas les seules.

- Approvisionnement en matières premières, vous, en ce qui concerne le BRGM, c'est surtout de la matière première, du sable, des pierres, pour assurer la construction de l'habitat.

- En métropole, on utilise des exploitations en carrières, mais, là-bas, on n'en a pas pour faire du granulat ou des concassés. Et, donc, on doit importer, notamment pour tout ce qui est ciment, béton. Pour les faire, on importe du sable de métropole. Ça a un coût énorme et un bilan carbone énorme.

- Il faut trouver au plus proche des villes.

- De ce constat, la CTG, la Collectivité Territoriale de Guyane, a souhaité que le BRGM retravaille sur une cartographie géologique de quasiment l'ensemble du territoire de la Guyane afin qu'on puisse disposer de la connaissance scientifique qui nous permette d'accéder à ces ressources en matières premières.

- Pas facile de cartographier la Guyane. Quand on la regarde d'en haut, on voit une énorme forêt. Comment vous faites ? Le but, c'est de cartographier, d'avoir une photo géologique, de connaître la nature des sols.

- Exactement. Quand on est dans la forêt, c'est dur de la voir.

- Aussi, je sais.

- Qu'est-ce qu'on fait ? On a la chance, en Guyane, de disposer, depuis les années 90, d'un lever aéromagnétique. On a fait circuler un avion au-dessus de la Guyane avec une série de lignes parallèles entre elles. À partir de ces levers aéromagnétiques, on a une signature du magnétisme des roches. Ce projet, en fin de compte... À partir de cette signature magnétique, on retourne sur le terrain. On va analyser directement sur le terrain une série de roches, qu'on trouve sur le terrain.

- Vous allez confirmer les informations.

- Ou infirmer. On va comparer ce qu'on a observé sur le terrain avec cette signature magnétique, ce qui va nous permettre de préciser les contours géologiques des différentes unités de roche. À partir de ces contours, on va faire une série d'essais, d'analyses, notamment de matériaux pour la construction et, ensuite, préconiser des zones préférentielles éventuellement d'exploitation. Ça pourra servir aux décideurs à cibler des zones préférentielles d'exploitation.

- En sachant qu'il faut respecter la forêt, ne pas la détruire pour avoir des zones d'exploitation.

- L'idée de ce programme de cartographie, c'est de s'arrêter à la cartographie, à la connaissance fondamentale du sous-sol guyanais, afin de servir de base à la réflexion pour savoir où est-ce qu'on va chercher des matériaux, où on n'ira pas en chercher, parce que l'impact écologique est trop important.

- C'est très curieux. On a une vision très forestière de la Guyane, mais il y a des natures de sol différentes.

- La Guyane, c'est un territoire géologiquement très contrasté, qui se singularise par son âge. On est sur des sols qui ont 2,2 milliards d'années. C'est plus vieux que les plus vieilles roches en métropole, qui sont des roches bretonnes qui ont 1,8 milliard d'années. C'est très particulier. On est, en plus, dans ce qu'on appelle des roches magmatiques de type TTG, qui sont très particulières, dont le magmatisme n'existe plus aujourd'hui. Et on a aussi des reliques d'océan qui sont mélangées dans tout ça, des reliques de croûte océanique. On a une diversité géologique très importante en Guyane.

- C'est un bon terrain de jeu

- pour des géologues comme vous.

- Un très beau terrain de jeu. Absolument, oui.

- On en est où, là ? Si on veut conclure, vous cartographiez. On a déjà des résultats ?

- Pour le moment, on est sur... C'est un gros projet qui va coûter cher à la collectivité territoriale de Guyane. On est sur le montage du projet et on arrive à la fin du montage. Il sera déposé d'ici quelques semaines pour un financement européen au Fonds FEDER.

- Il faut faire vite parce que la population grandit à Maripasoula.

- Ça peut passer de 10 000 à combien ?

- À 30 000 d'ici 20 ans.

- D'ici 20 ans, donc vous avez du pain sur la planche.

- Exactement.

- D'accord. C'est agréable de travailler en Guyane ?

- C'est fantastique de bosser en Guyane. Quand vous faites le terrain et que vous remontez les fleuves, c'est parmi les plus beaux paysages qu'on puisse voir. Et les populations qui vivent sur les fleuves, notamment le Maroni, avec l'interaction avec le Suriname, vous êtes chez des gens qui sont formidables. C'est un très beau pays.

- Ça donne envie de faire de la recherche avec le BRGM, alors. Vous partez moins souvent.

- Effectivement... Je pars pas moins souvent. Nos terrains de jeu, c'est pas que la Guyane. On intervient sur d'autres endroits. Toujours sur le domaine des ressources minérales.

- D'accord. Je vous remercie pour nous avoir expliqué ça et nous avoir donné envie de mieux connaître le BRGM et vos métiers.

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