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Cabaret de la Science : la biolixiviation pour les nuls

19.10.2018

Spectacle "la biolixiviation pour les nuls ou quand les bactéries récupèrent les métaux précieux", par Agathe Hubau (BRGM) et la comédienne Anissa Benchelah, au Cabaret de la Science à la Cité des sciences et de l’industrie à Paris, dans le cadre de la Fête de la science 2018 (Paris, 6 octobre 2018).

Spectacle "la biolixiviation pour les nuls ou quand les bactéries récupèrent les métaux précieux", par Agathe Hubau (BRGM) et la comédienne Anissa Benchelah, au Cabaret de la Science à la Cité des sciences et de l’industrie à Paris, dans le cadre de la Fête de la science 2018 (Paris, 6 octobre 2018). © L'Esprit Sorcier

Transcription de la vidéo

Ici, on va parler de bio... Je vais lire, parce que j'ai du mal. Biolixiviation. Ça a l'air compliqué comme ça, mais le BRGM nous explique tout. Jingle.

Mesdames et messieurs, pour continuer cette folle journée, après les clowns, place aux animaux. J'ai l'immense honneur d'accueillir Agathe, dompteuse de KCC.

- Bonjour.

- Bonjour, Agathe.

- Bonjour.

- Vous êtes dompteuse de KCC au BRGM. BRGM, qui est l'acronyme de Service Géologique National. Comprendra qui pourra. Quel est votre métier, Agathe ?

- J'élève des KCC, qui sont des bactéries.

- Des bactéries. C'est dangereux, ces trucs-là. C'est plein de maladies, non ?

- Non, il existe tous types de bactéries. Certaines nous font du bien, comme celles dans le fromage. D'autres nous rendent malades. Et d'autres peuvent travailler pour nous, comme les KCC.

- Vous domptez les bactéries pour qu'elles travaillent mieux ?

- Je les rends plus résistantes, plus efficaces et donc, plus productives.

- C'est entraînement physique cardio-training, des pompes, des abdos, c'est ça ?

- Non. Les bactéries sont des êtres sensibles et fragiles. Il faut les choyer. C'est plutôt bain à bulles à 38 degrés, compléments alimentaires.

- D'accord. Plutôt ambiance jacuzzi. Un peu comme un spa. Vous les massez, les bactéries ? Non, je suis bête. C'est minuscule, des bactéries. Elles travaillent dans quel domaine ?

- Elles recyclent des circuits imprimés.

- Des circuits imprimés. Oui, messieurs dames, les circuits imprimés. Ils sont partout dans vos maisons. À votre avis, où se cachent-ils ? Une idée ?

- Dans les radios.

- Dans les radios, oui. Oui, sous la cape de ton téléphone portable. Où encore ? Vous n'avez pas idée ? Oui, sous le clavier de l'ordinateur. Mais ce n'est pas tout. Là aussi. Là aussi. Là aussi. Là aussi. Là aussi. Là aussi. Bref, vous l'aurez compris. De votre caméscope à votre radio-réveil, de votre écran plat à votre pèse-personne, de votre lave-vaisselle à votre ordinateur, les circuits imprimés sont partout. En fait, on peut dire que c'est les cerveaux de toutes les petites et grosses machines qu'on utilise au quotidien. Des machines comme ça, on en a à peu près 99.

- Environ 99 dans chaque foyer. On peut dire presque 100. C'est donc ces circuits imprimés que les bactéries d'Agathe s'emploient à recycler.

- Oui. Ces circuits imprimés sont composés de très nombreux métaux agglutinés les uns aux autres. Ils sont plus ou moins précieux, plus ou moins rares, mais sont de plus en plus difficiles à aller chercher au fond de nos mines. Face à l'accroissement de notre consommation en équipements électriques, il est devenu un enjeu majeur que de recycler ces circuits imprimés pour différentes raisons. C'est d'abord un enjeu écologique, économique et géopolitique.

- Autant récupérer ces circuits imprimés déjà utilisés. Ils constituent à eux seuls une mine. C'est ce qu'on appelle la mine urbaine. C'est ça ?

- C'est ça.

- Et alors... Comment ça se passe concrètement ? Comment font les bactéries pour désagglutiner tout ça ? Elles ont pas de mains.

-Effectivement. Pour ça, on va prendre un circuit imprimé et le réduire en miettes.

- D'accord. Direct. Comment ça s'appelle ?

- Ça s'appelle la biolixiviation.

- La bioxiliviation... La biosacli... La biolaxe...

- La biolixiviation. "Bio" comme la vie et "lixiviation", du latin "lixivium", la lessive.

- C'est une lessive écologique à base de bactéries.

- C'est ça.

- Donc, vous faites quoi ?

- Je le réduis en miettes.

- En miettes. OK.

- Stop, stop. Vous fatiguez pas. J'ai un mixeur super puissant. Ça me fait une poudre comme celle-ci.

- C'est pratique.

- Je mets cette poudre dans un récipient.

- Un récipient. La recette.

- J'ajoute de l'eau et du gaz carbonique.

- D'accord. On peut dire de l'eau pétillante ?

- D'une certaine manière.

- J'en ai.

- Ensuite, j'ajoute de l'acide.

- Il y a de l'acide dans le citron ?

- On peut voir ça comme ça.

- J'en ai.

- Et j'ajoute des nutriments pour que les bactéries se développent. Ça va être du magnésium, du potassium, des phosphates ou de l'azote.

- Des compléments alimentaires ?

- En quelque sorte.

- J'en ai.

- Et j'aère ma solution pour que les bactéries puissent respirer.

- Avec un fouet, par exemple ? J'espère que vous en avez un qui est électrique.

- Oui, oui.

- D'accord. Et c'est là qu'interviennent mes KCC. Bonjour, les filles. On va aller travailler ? Ouais, super, c'est l'heure du bain. Trop cool, il y a des bulles ! C'est acide. C'est délicieux. On va bien travailler. On va tout dissoudre. Ouah ! Il y a du fer. Et il y a du cuivre. Il y a même du tungstène et du cobalt. Trop rare ! Il y a du gallium. On va tout dissoudre. J'adore Agathe. C'est la meilleure dompteuse du monde. Vous êtes une sacrée dompteuse. Il paraît que vos KCC sont de plus en plus rapides. Vous êtes peut-être la plus rapide du monde.

- Au départ, elles biolixivient en 12 jours. Aujourd'hui, 48 heures suffisent pour faire le même travail. À la fin, les métaux sont dissous dans l'eau.

- Dissous, comme quand on prend un morceau de sucre et qu'on le met dans l'eau ? Il disparaît, mais il est encore là. Il a changé d'état, mais il est là.

- C'est ça.

- C'est pareil ?

- Il ne reste plus qu'à filtrer la solution et à utiliser différents procédés chimiques pour récupérer les métaux sous forme solide, séparés les uns des autres. Comme ça, après, on peut les réutiliser pour fabriquer de nouveaux objets et de nouveaux circuits imprimés ?

- Oui. La recherche doit continuer pour essayer d'améliorer le phénomène et de mieux comprendre les mécanismes en jeu.

- Si je récatupile... Si je récapatile... Si je récap... Si je résume, on a besoin de nombreux métaux pour fabriquer tout un tas de trucs, plus ou moins utiles, et en fait, nos ressources s'épuisent. On a trouvé un moyen de récupérer une partie des métaux de notre énorme mine urbaine grâce à des bactéries ?

- Oui.

-Et ça s'appelle la bioxiliviation... La biolaxivia... Agathe ?

- La biolixiviation.

- C'est absolument imprononçable, mais c'est efficace. Sous vos applaudissements, Agathe, dompteuse. Et ses KCC.

- Merci.

- Merci, Agathe. Merci, les KCC. Axel, c'est à toi.

- On va en face ?

- Merci, les KCC. C'est facile, la biolixiviation. C'est "KCC" des molécules métalliques ou quelque chose comme ça ? Pierre Cholet, Sandra Bochet, vous êtes restés avec nous. La pollution liée aux appareils technologiques, c'est quelque chose dont le cycle de vie n'est pas du tout optimum. On le sait. Installez-vous.

- On sait que c'est pas bon du tout.

- Il y a du boulot.

- C'est super que des gens travaillent dessus.

- Merci à Agathe Hubau pour son travail avec les KCC. Vous êtes dompteuse et doctorante dans l'équipe Déchets, Matières premières et Recyclage du BRGM. Bienvenue. Anissa Benchelah, vous êtes comédienne. Clown aussi. Mais vous n'avez pas mis votre nez rouge pour ce spectacle.

- On m'a interdit.

- Je vais vous proposer un petit jeu pour parler de ces KCC après ce que vous nous avez fait, pour voir si vous avez collaboré sérieusement. Je vais vous poser des questions scientifiques. Comme vous ne l'êtes pas, vous allez essayer de répondre. Si vous avez bon, on demande rien à Agathe. Si c'est pas bon, Agathe complète.

- Je perds rien, je gagne rien.

- Rien du tout. Si vous ne savez pas...

- Je gagne de l'instruction et je ne perds rien.

- Vous pouvez inventer. Où trouve-t-on les bactéries qui mangent les métaux ?

- On les trouve en Afrique, dans les déchets des mines pas urbaines. On s'est rendu compte que les KCC étaient là. On les a fait venir en France. On a obtenu un visa. Elles sont légales sur le territoire.

- Pas de problème.

- Non. Et elles sont inoffensives pour l'homme. C'est la bonne nouvelle. J'étais inquiète.

- Je comprends vos inquiétudes. J'ai les mêmes. Agathe, c'est bon ?

- Oui. On les trouve dans des mines. Elles font la biolixiviation à l'état naturel.

- De toute façon, c'est leur méthode de vie. Sans métaux, elles meurent.

- Elles ont besoin de faire cette action-là pour pouvoir se développer, gagner de l'énergie et vivre.

- On en cherche aujourd'hui de plus en plus. On en a besoin de beaucoup d'autres. On en recherche de nouvelles tout le temps ?

- Oui. On est toujours en train de découvrir des nouvelles bactéries qui résistent toujours mieux aux environnements dans lesquels on les met.

- Je rebascule sur Anissa pour la question suivante. Si on rentre dans le détail de ce qu'elles font, comment elles cassent les alliages, les métaux pour s'en nourrir ?

- Elles les cassent pas. Vous avez pas écouté. Elles les cassent pas. Agathe mixe d'abord les circuits imprimés. Elle les réduit en poudre. C'est en poudre dans l'eau. J'ai fait la recette il y a 3 secondes.

- J'ai pas eu le temps de noter.

- Elle mixe tout ça. Ça fait une espèce de poudre. Après, elle a trouvé le jacuzzi idéal pour que les bactéries se sentent bien à leur aise, qu'elles se reproduisent massivement. Elles font plein de bébés. Comme ça, ils sont plein à manger. Elles mangent. Du coup, ça dissout les métaux dans l'eau. Agathe essaie de faire qu'elles en dissolvent le plus possible, le plus rapidement possible. Elle les exploite.

- C'est plutôt bien résumé.

- On passe à la question suivante. On peut passer à une question d'Internet. C'est une question d'Arnaud Jouette. Je pense que vous pouvez y répondre, puisque vous en avez parlé. "Est-ce que ces bactéries peuvent nous aider à recycler des matériaux composites ?" C'est-à-dire des mélanges. Des matériaux où il y aurait des métaux, du plastique... Alors, Anissa ?

- Tout à fait.

- Je vous ai vue tricher.

- Dans un circuit imprimé, il y a plein de trucs agglutinés les uns aux autres. C'est difficile de les trier. Il existe combien de métaux différents ? 40, 30 ?

- Il y a à peu près 50 éléments.

- 50 éléments. Et il y a aussi du plastique, il y a du verre... C'est un sacré bazar. Elles, elles désagglutinent. Donc, oui, jeune homme.

- D'accord.

- Elles ne vont aller chercher que les métaux. Ils doivent être accessibles. On broie au début, parce que sur les cartes électroniques il y a une couche de plastique qui rend les métaux inaccessibles. Après, elles vont chercher les métaux quelle que soit la forme sous laquelle ils sont.

- Travaillez-vous avec des gens qui font de l'analyse du cycle de vie ?

- Oui. Aujourd'hui, dans l'équipe du BRGM, la moitié des gens essaie de développer des procédés innovants, comme la biolixiviation. L'autre moitié de l'équipe essaie d'évaluer l'impact environnemental de ces nouveaux procédés, en les comparant aux anciennes méthodes pour voir si on est gagnant avec cette technologie-là. Parfois, le recyclage, on a l'impression que ce sera toujours plus vertueux, alors qu'on va consommer plus d'énergie ou de matières premières pour le faire.

- C'est compliqué. C'est pas simple.

- On travaille en lien avec des gens qui font de l'analyse de cycle de vie.

- A-t-on une idée de la quantité de métaux perdus à cause de l'électronique chaque année parce qu'on ne sait pas encore les recycler ?

- Il y a des gens qui doivent savoir ça.

- C'est beaucoup ?

- Oui, je pense.

- Quand on ne les recycle pas, que fait-on de ces circuits ?

- Il y a un gros problème lié à la collecte. Quand leur téléphone ne fonctionne plus, la plupart des gens le mettent dans un tiroir. Alors qu'il faut le réparer. C'est la 1re solution. Si vraiment il n'est pas réparable, il faut l'emmener à la déchetterie pour qu'on puisse récupérer les circuits imprimés et les recycler. La collecte, c'est un vrai problème. En France, on ne collecte que 45% de nos déchets d'équipements électroniques. Le reste part soit dans les déchets ménagers, dans nos poubelles noires, soit dans les déchets recyclables. Mais ils ne sont pas recyclables. Il faut les emmener dans les déchetteries pour en faire quelque chose.

- Il y a des progrès à faire.

- Sur la collecte, oui.

- L'année prochaine, 60%.

- Il faut savoir qu'on a des circuits imprimés partout. Tu mets ton sèche-cheveux dans le bac jaune en te disant : "Cool, il va être recyclé. C'est du plastique." Mais non. C'est l'information.

- Qui doit faire des efforts ? Celui qui jette, bien sûr. Mais j'imagine que ça ne s'arrête pas là.

- Il faut que ce soit plus connu. Il y a un gros travail à faire au niveau des collectivités pour mieux montrer qu'il y a toute une filière qui existe pour recycler et qu'il ne faut pas les jeter dans nos poubelles.

- Anissa, on va terminer avec vous. Il nous reste peu de temps. À côté de votre travail de comédienne, vous êtes clown et vous travaillez auprès des enfants.

- Pas seulement.

- À l'hôpital. En voyant le spectacle, j'avais l'impression que vous avez illustré ce qui se passerait dans la tête d'un enfant en essayant de comprendre ce que fait la chercheuse.

- Je suis pas très évoluée.

- Est-ce... C'est pour ça que c'est bien. Comme je suis encore plus ignorante qu'un enfant moyen, il comprend plus vite que moi. C'est les enfants qui doivent comprendre ça.

- C'est les enfants, oui...

- C'est eux qui vont être les acteurs du recyclage de demain.

- Les enfants, les adolescents et leurs parents... À toute échelle. C'est nous qui achetons des jouets pleins de circuits imprimés. Et qui les jetons. Au lieu de les réparer.