Dans un contexte géopolitique de plus en plus incertain, l’économie des matières premières, au cœur des enjeux des transitions énergétique et numérique, pèse lourd sur les relations internationales. Emmanuel Hache, adjoint scientifique de la direction économie et veille à IFPEN et directeur de recherche à l’IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques) et Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du Centre énergie et climat de l'IFRI (Institut Français des Relations Internationales), apportent leur éclairage.
21 avril 2026
Marc-Antoine Eyl-Mazzega & Emmanuel Hache.

Marc-Antoine Eyl-Mazzega & Emmanuel Hache.

© IFPEN / IFRI

Extrait de l’interview de Marc-Antoine Eyl-Mazzega & Emmanuel Hache, à retrouver en intégralité dans la revue Géosciences n°29 du BRGM : "Raconter la Terre".

Les transitions énergétique et numérique, qui nécessitent de nombreuses ressources minérales, recouvrent de forts enjeux géopolitiques et géoéconomiques. Pourquoi ? 

Marc-Antoine Eyl-Mazzega :  Les transitions bas carbone et numériques nécessitent un grand nombre de matières premières dont la demande ne cesse d’augmenter. Ainsi, les métaux sont apparus dès 2010 comme un sujet d'importance lorsque la Chine a rompu certains approvisionnements au Japon et depuis 2021 comme un sujet crucial car des pénuries et restrictions aux exportations ont été progressivement constatées, tandis que les analyses montrant l’ampleur de l’accroissement des besoins à venir se sont multipliées. Les États européens, importateurs de 70 à 100% des métaux qu'ils consomment, payent aujourd’hui le prix de leur négligence industrielle au cours des dernières décennies et n’ont pas assez prêté attention au renforcement systématique des positions chinoises pendant ce temps, notamment dans le segment très sensible du raffinage. En même temps, les hydrocarbures continuent de dominer les bouquets énergétiques mondiaux et européens. Il y a donc une double géopolitique : à la fois des métaux et des hydrocarbures.

Comment expliquez-vous la prédominance économique de la Chine dans la production de métaux ? 

Emmanuel Hache : La Chine assure par exemple près de 70% de l'extraction minière des métaux appelés « terres rares » et plus de 90% de leur raffinage à l'échelle mondiale. La domination chinoise sur les marchés de métaux est désormais globale et elle est présente sur l’ensemble des chaînes de valeur des métaux. Ce positionnement résulte d’un choix délibéré, amorcé dans les années 1980 par les pays industrialisés qui ont préféré transférer leurs industries les plus consommatrices d’énergie et les plus polluantes vers la Chine. Elle est ainsi devenue importatrice sur de nombreux marchés de métaux (cuivre, alumine, bauxite, plomb, zinc, étain…), en développant à partir des années 2000, une diplomatie minière basée sur la conquête de marchés étrangers et la garantie d’approvisionnements à moindre coût.

Les transitions bas carbone et numériques nécessitent un grand nombre de matières premières dont la demande ne cesse d’augmenter.

Marc-Antoine Eyl-Mazzega & Emmanuel Hache

Comment contourner notre dépendance aux pays tiers et tendre vers la souveraineté énergétique ?

Marc-Antoine Eyl-Mazzega & Emmanuel Hache :  Les Européens ont d’abord une approche règlementaire. Aujourd’hui, il convient d’agir en urgence sur les volets amont, soit la mine et le raffinage, sur le volet de la consommation, avec la diversification des chimies par exemple, sur la collecte et le recyclage. La difficulté est de mettre en place des cadres économiques et règlementaires qui permettent de déclencher les investissements. A minima, cela passe par la facilitation financière et règlementaire des projets miniers et de transformation / raffinage, des mesures d’incorporation de produits européens dans les produits finis pour accroître la demande et les besoins de recyclage notamment et des perspectives industrielles attractives à long terme.

Précisément pour plus de souveraineté, quelles sont les ressources disponibles en France ?

M-A. & E-M. : Grâce au travail d’inventaire actuellement mené par le BRGM, essentiel pour une meilleure connaissance de notre sous-sol en profondeur, des ressources pourraient être confirmées. À l’instar du lithium dont les réserves sont importantes en France, tant dans les gisements géothermiques que dans la roche. Par ailleurs, trois grands groupes miniers français, Eramet, Imerys et Orano Mining, constituent un véritable atout grâce à leurs compétences et à leur capacité d’investissement, à condition toutefois que leur gouvernance favorise ces investissements et qu’ils bénéficient du soutien nécessaire, que ce soit sur le plan financier, économique ou diplomatique. Mais notre force majeure réside surtout dans notre expertise en hydrométallurgie et en chimie des matériaux. La France possède ainsi un potentiel réel pour devenir un acteur majeur du recyclage. On le voit par exemple à travers les projets de recyclage d’aimants permanents, mais encore faut-il s’assurer qu’il y ait un business case solide pour ces projets.

Couverture et extrait du numéro 29 de la revue Géosciences.

Couverture et extrait du numéro 29 de la revue Géosciences.

© BRGM

Géosciences n°29 : Raconter la Terre

Raconter la Terre : l’expression peut surprendre dans une revue scientifique. Pourtant, c’est en en faisant le récit que l’histoire géologique de notre planète se conçoit le plus clairement. Et face aux formidables phénomènes qui ont mené à la formation des roches sous nos pieds, c’est souvent l’émerveillement qui domine.

Ce 29e numéro de la revue Géosciences du BRGM apporte un regard un peu décalé par rapport aux précédents, entre découverte de la beauté des paysages qui nous environnent, inspiration des arts par la science, transmission des sciences de la Terre aux plus jeunes et au grand public, ou encore protection du patrimoine géologique.