Daniel Hubé, ingénieur en sites et sols pollués au BRGM, a consacré une thèse à l’héritage environnemental des guerres. Spécialiste des pollutions liées aux conflits armés, de 14-18 à l’Ukraine, il met en lumière des atteintes durables qui s’inscrivent dans nos sols pour des siècles.
6 mai 2026
Daniel Hubé, ingénieur en sites et sols  pollués au BRGM.

Daniel Hubé, ingénieur en sites et sols  pollués au BRGM.

© BRGM

Au-delà des populations, les guerres modernes affectent aussi l'environnement. Depuis quand et comment cet impact environnemental se caractérise-t-il ?

Daniel Hubé : La Première Guerre Mondiale marque incontestablement un tournant majeur en matière d’impact environnemental. Cela s’explique par la mécanisation et le développement massif de l’artillerie au cours de ces quatre années de conflit. Des quantités astronomiques d’obus, de projectiles de mortiers et de grenades ont été tirées, disséminant débris métalliques et résidus d’explosifs sur la ligne de front, sans compter les munitions tirées et non explosées. Celles-ci, encore présentes en grand nombre dans les sols, se corrodent et libèrent progressivement des substances polluantes qui, via les eaux infiltrées, rejoignent les nappes phréatiques. Des analyses de l’eau du robinet ont d’ailleurs mis en évidence la présence de perchlorates et de dinitrotoluène, des composés hérités de la guerre de 14-18. Ce n’est toutefois pas l’unique source de pollution. Au sortir de la guerre, il a fallu en effet collecter, rassembler et détruire d’énormes stocks de munitions. Ces opérations ont entrainé une pollution extrême très localisée.

Plus d'un siècle après la fin de cette guerre, la pollution est-elle encore significative ?

D. H. : Oui ! Sur certains sites, la pollution héritée de la Première Guerre mondiale dépasse aujourd’hui encore toute pollution d’origine industrielle plus récente. On y trouve d’énormes quantités d’arsenic et de métaux lourds, qui rendent les sols toxiques. Plus aucune végétation ne pousse. L’expertise du BRGM est utile pour surveiller ces sites, caractériser ces pollutions et évaluer leur impact. Une réflexion est d’ailleurs en cours avec l’État pour mettre en place des actions de gestion et, si nécessaire, de dépollution et de réhabilitation.

3 millions de tonnes

C’est la quantité de munitions détruites dans l’entre-deux-guerres. Répondant à une impérieuse nécessité mais réalisées sans mesures de protection environnementale, ces opérations ont laissé derrière elles des zones encore totalement stériles cent ans plus tard, comme le lieu dit « la place à gaz » dans la Meuse.

Quel parallèle peut-on établir des conflits plus récents, notamment la guerre en Ukraine ?

D. H. : On peut dire que, durant la Première Guerre mondiale, l’environnement a été une victime collatérale du conflit. Mais lors de la guerre du Vietnam, il a été volontairement pris pour cible : des herbicides défoliants comme l’Agent orange ou des produits incendiaires comme le Napalm ont été largués en masse pour détruire les forêts et les cultures dissimulant les combattants. C’est à partir de là qu’est apparu le terme d’« écocide ». En Ukraine, le schéma est un peu similaire à celui de la Première Guerre, avec une utilisation massive de l’artillerie, à la différence que la ligne de front est bien plus étendue et profonde. La surface affectée sera donc beaucoup plus vaste, sans compter le nombre phénoménal de mines posées. La surface minée est estimée à 175 000 km² ! En nettoyer la moitié nécessiterait cinquante ans d’efforts, en mobilisant l’ensemble des capacités mondiales de déminage. Malheureusement, l’impact environnemental de la guerre en Ukraine s’étirera très probablement sur plusieurs siècles.

BRGM mag n°2 : Comment sauver nos sols ?

BRGM mag n°2 : Comment sauver nos sols ?

© BRGM

BRGM mag n°2 : Comment sauver nos sols ?

Le deuxième numéro de BRGM mag s’inscrit dans la continuité de l’ambition qui a présidé à la création de ce magazine : partager, éclairer et dialoguer, pour rendre les sciences de la Terre accessibles au plus grand nombre. Car sous nos pieds se trouvent certaines des clés pour répondre aux préoccupations environnementales, énergétiques et de souveraineté d'aujourd'hui.

Les sols jouent un rôle essentiel pour l’économie, l’environnement et la société : ils sont à la fois supports de la biodiversité, régulateurs du climat, filtres des polluants, réservoirs de carbone et d’eau. Pourtant, ces fonctions sont aujourd’hui fragilisées par de multiples pressions : artificialisation, pollution, érosion ou encore perte de matière organique.

Étudier les sols, notamment urbains et industriels, ou des phénomènes comme l’érosion et les pollutions fait partie des missions du BRGM. Le dossier du deuxième numéro du magazine BRGM mag est consacré à ce sujet majeur.