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Récupération de données piézométriques sur un ordinateur portable de terrain (2009). © BRGM

Protéger les ressources stratégiques en eau souterraine : l’apport des services écosystémiques

27.08.2018
Protéger les ressources en eau souterraine présente un caractère stratégique pour l’alimentation en eau potable actuelle ou future. Cela implique de maintenir en l’état une occupation des sols et des activités au droit de ces ressources qui soient compatibles avec le bon état des eaux souterraines. Or, dans un contexte de tensions foncières, la protection des eaux souterraines peut s’avérer difficile à justifier auprès des acteurs socio-économiques locaux, puisqu’elle implique des coûts immédiats tandis que les bénéfices futurs sont parfois incertains, et de nature et d’intensité difficiles à concevoir.

Basée sur le concept de services écosystémiques et sur la consultation d’acteurs à l’échelle des territoires, l’approche testée par le BRGM, sur trois territoires situés dans les départements du Var, du Jura et de l’Ain, permet de démontrer que le maintien d’écosystèmes compatibles avec le bon état des eaux souterraines peut générer dès aujourd’hui - et garantir sur le long terme - de multiples co-bénéfices environnementaux dont la valeur économique n’est pas négligeable à l’échelle d’un territoire.

Services écosystémiques étudiés sur trois zones stratégiques et valeurs économiques moyennes par hectare associées. © BRGM – Hérivaux et Grémont (2018)

Services écosystémiques étudiés sur trois zones stratégiques et valeurs économiques moyennes par hectare associées. © BRGM - Hérivaux et Grémont (2018)

Contexte

Le projet EAU & SES s’inscrit dans la continuité du projet CARAC’O qui a permis de développer une approche basée sur les services écosystémiques pour évaluer la valeur économique des bénéfices associés à la protection des zones de sauvegarde pour l’alimentation en eau potable future (ZSF). Cette approche permet de mettre en évidence la diversité des bénéfices générés par la protection des eaux souterraines, au-delà des seuls bénéfices pour les futurs usagers de l’eau potable. Dans le cadre du projet CARAC’O, la démarche a été appliquée à une ZSF (les contreforts Nord de la Sainte-Baume) située dans le département du Var.

Objectif

Le projet EAU & SES visait à évaluer la pertinence d’utiliser cette approche pour favoriser la protection des ressources en eau souterraine stratégiques en la testant sur deux nouvelles ZSF, et en organisant des ateliers de restitution et de mise en débat des résultats obtenus auprès des acteurs des trois territoires étudiés.

Programme des travaux

La démarche proposée consistait à identifier puis évaluer les services écosystémiques associés à la préservation des écosystèmes présents sur une ZSF, en se basant sur la classification du Millenium Ecosystem Assessment (MEA ,2005, Millenium Ecological Assessment. Millennium Ecosystem and Human Well-being: A framework for Assessment.), qui distingue quatre types de services :

  • les services d’approvisionnement ou de prélèvement, qui conduisent à des biens "appropriables" (aliments, matériaux et fibres, eau douce, bioénergies) ;
  • les services de régulation, c'est-à-dire la capacité à moduler, dans un sens favorable à l’homme, des phénomènes comme le climat, l’occurrence et l’ampleur des maladies ou différents aspects du cycle de l’eau (crues, étiages, qualité physico-chimique), ou à protéger de risques naturels (cyclones, tsunamis, pluies diluviennes) ;
  • les services culturels, c'est-à-dire l’utilisation des écosystèmes à des fins récréatives, esthétiques et spirituelles, ou éducatives ;
  • les services de support ou d’entretien, non directement utilisés par l’homme mais qui conditionnent le bon fonctionnement des écosystèmes. Ces services sont garants de l’existence des trois autres catégories de services. Pour éviter les doubles comptes, ils ne font, par convention, pas l’objet d’une évaluation économique.

L’analyse ne s’intéresse donc pas uniquement aux services délivrés par la ressource en eau souterraine elle-même, mais également aux services délivrés par les écosystèmes présents sur la ZSF, ceux-ci étant compatibles avec un bon état et une préservation de la ressource en eau souterraine. Une ZSF peut en effet être considérée comme une mosaïque d’écosystèmes (forêts, prairies, zones cultivées) fournissant toute une diversité de services écosystémiques aux populations de ce territoire (mais également au-delà), sans que les gestionnaires ni la population n’en ai nécessairement conscience.

Les travaux se sont déroulés selon trois étapes :

  1. Sélection de deux ZSF présentant des caractéristiques contrastées en termes de superficie, d’occupation du sol et d’usage actuel de la ressource pour l’alimentation en eau potable ;
  2. Caractérisation des bénéfices associés à la protection de ces deux ZSF, sur la base d’entretiens auprès d’une vingtaine d’acteurs et de gestionnaires de chaque territoire étudié et évaluation de leur valeur économique à l’aide d’indicateurs physico-chimiques et socio-économiques collectés à l’échelle locale, selon la démarche CARAC’O ;
  3. Organisation de trois ateliers de restitution et de mise en débat des résultats auprès des acteurs locaux des ZSF étudiées en vue de présenter les résultats, d’analyser la façon dont les participants perçoivent les services écosystémiques présents sur leurs territoires et d’évaluer la pertinence de l’approche proposée pour favoriser la protection des ZSF.

Trois territoires d’étude

L’approche développée dans le projet CARAC’O a été appliquée à trois ZSF contrastées :

  • Les contreforts Nord de la Sainte-Baume, situés à proximité des communes du littoral varois qui connaissent une forte croissance démographique. Cette ZSF s’étend sur 7 400 ha, principalement occupés par des forêts et des milieux semi-naturels. Située dans le Parc Naturel Régional de la Sainte-Baume, cette zone de sauvegarde recèle d’importants volumes d’eau souterraine de relativement bonne qualité et occupe une position stratégique par rapport à la desserte des zones de forte consommation du littoral varois. La ressource en eau est actuellement utilisée pour l’eau potable à hauteur de 1 million de m3/an ;
  • La source de l’Enragé, située dans le Parc Naturel Régional du Haut-Jura. Elle occupe 15 900 ha et présente une mosaïque d’écosystèmes typique des paysages du Haut-Jura : forêts, prairies, zones humides. Contrairement à la précédente, cette source n’est actuellement pas du tout utilisée ;
  • Les Puits de Chenaz, qui couvrent 750 ha situés dans le Pays de Gex, en périphérie de l’agglomération de Genève. La ressource est actuellement utilisée pour l’eau potable avec des prélèvements s’élevant à 4,2 millions de m3/an. A dominante agricole, le territoire se caractérise par un fort développement urbain.

Résultats obtenus

Diversité des services associés à la préservation des zones de sauvegarde

Les résultats obtenus confirment la pertinence d’une approche par services écosystémiques pour mettre en évidence la diversité des bénéfices associés à la préservation des zones de sauvegarde :

  • Les entretiens avec les acteurs locaux ont permis d’identifier une diversité de services délivrés par les écosystèmes présents sur ces territoires. Une approche au cas par cas, basée sur la connaissance des acteurs locaux, est toutefois nécessaire pour comprendre les processus physico-chimiques et socio-économiques en jeu et caractériser la diversité de ces services sur chaque territoire. Onze services ont notamment fait l’objet d’une évaluation économique.
  • Les bouquets et profils de services écosystémiques sont très différents d’un territoire à l’autre, malgré un socle commun de cinq services évalués sur les trois ZSF (production de bois, production agricole, régulation du climat global, chasse et pêche). Si les services de régulation contribuent très fortement à la valeur économique générée par la préservation de la ZSF située en zone péri-urbaine, ce sont les services culturels et récréatifs qui contribuent le plus aux bénéfices sur les deux ZSF en milieux naturels. 
  • La protection des ZSF permet de maintenir des services écosystémiques dont les valeurs varient entre 300 et 3 700 €/ha/an selon les territoires étudiés.
  • Les résultats montrent qu’une évaluation basée sur les seuls bénéfices associés aux usages actuels « eau potable » de la ressource en eau sous-estimerait les bénéfices de la préservation des zones de sauvegarde. Ces bénéfices ne représentent que 57%, 8%, voire 0% de l’ensemble des bénéfices évalués respectivement sur les Puits de Chenaz, les contreforts Nord de la Sainte Baume et la source de l’Enragé.

Alors que la préservation des eaux souterraines peut être difficile à justifier auprès des acteurs socio-économiques, puisqu’elle implique des coûts immédiats pour des bénéfices futurs parfois incertains, l’approche CARAC’O basée sur les services écosystémiques permet de montrer que le maintien des écosystèmes présents sur les ZSF peut générer dès aujourd’hui – et garantir sur le long terme – des co-bénéfices environnementaux non négligeables à l’échelle d’un territoire, pour toute une diversité de bénéficiaires.

Une démarche menée à l’échelle des territoires, mobilisant les acteurs locaux

L’approche développée repose en grande partie sur la connaissance des acteurs des territoires étudiés, tant pour l’identification des services écosystémiques que pour leur évaluation à partir de données locales. Bien que la démarche globale soit la même sur les trois zones de sauvegarde, les méthodes d’évaluation ont été adaptées au cas par cas, en fonction des caractéristiques et des spécificités locales.

Le projet EAU & SES a également permis d’organiser des ateliers de restitution et de mise en débat des résultats sur les trois zones de sauvegarde. Trois ateliers d’une demi-journée ont été organisés, mobilisant au total 48 participants (de 6 à 24 participants par atelier). Les ateliers ont confirmé le caractère fédérateur et pédagogique de l’approche par les services écosystémiques pour les acteurs locaux. En particulier, ils ont permis (i) de restituer et de mettre en débat les résultats, (ii) d’évaluer le niveau de connaissance des acteurs locaux quant aux services écosystémiques rendus par les zones de sauvegarde, et l’importance qu’ils accordent à ces services, mais également (iii) d’analyser l’intérêt de la démarche proposée via un questionnaire individuel distribué à chacun.

Les résultats confirment que cette démarche peut contribuer à aider les décideurs et acteurs locaux à prendre conscience de l’intérêt de préserver les ZSF. Ils confirment également son rôle fédérateur permettant de rassembler des acteurs aux intérêts multiples et de décloisonner les enjeux environnementaux à l’échelle d’un territoire.   

Perspectives d’utilisation

Plusieurs dizaines de ZSF ont récemment été délimitées sur le territoire métropolitain et sont listées dans les SDAGEs. L’approche proposée devrait trouver de nombreuses applications dans les six districts hydrographiques français, mais aussi à l’échelle des futures métropoles, ainsi qu’au sein des SAGE.

Au-delà de son rôle pédagogique et fédérateur, l’approche proposée peut également aider à envisager de nouveaux instruments pour préserver les ZSF. Il n’existe en effet pour le moment aucun instrument (réglementaire, économique ou contractuel) dédié à leur préservation. Des synergies sont à rechercher avec les instruments mis en œuvre pour la protection des espaces naturels, mais également avec les dispositifs proposés par les politiques publiques de lutte contre les effets du changement climatique ou de réduction du risque inondation. Dans un contexte budgétaire contraint, cela permettrait de diversifier les sources de financement mobilisables pour la préservation des zones de sauvegarde. De nombreuses expériences existent dans le monde et pourraient être valorisées pour tester de nouveaux instruments en France auprès des acteurs impliqués sur les ZSF.

Utilité de l’approche proposée selon les participants (Hérivaux et Grémont, 2018). © BRGM

Utilité de l’approche proposée selon les participants (Hérivaux et Grémont, 2018). © BRGM

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